06 févr. 13
Pas si vieux mais déjà, un souvenir de jeunesse

De ce genre d'article qu'on a en tête très longtemps, mais qu'on n'a pas l'occasion d'écrire d'une traite. J'en ai gribouillé un morceau en pensées, en marchant de chez moi à chez lui, ou peut-être était-ce l'inverse, dans la pluie les pieds mouillés. Atlas sound et Lescop en bande son. Quelques autres mots dans une salle d'attente, en filigrane, occupée que j'étais à ne pas croiser le regard des autres attendants. Est-ce qu'on fait un jour le deuil de n'être pas l'unique patient de son psy? Dans la voiture aussi, évidemment, au feu rouge quand je regardais les flocons-gouttes de pluie se faire envoyé bouler par les essuies-glace, et que je me racontais des histoires sur qui va gagner comme quand on est gosse. Finalement je l'écris, un peu, de cette chaise et de cet ordinateur qui n'est pas le mien, pendant les trous que creusent les patients à ne pas venir. Il neige/je suis malade/il est malade/on est en courses/la voiture, vous savez... et moi je pense est-ce qu'on veut tant que ça que ça change? Je traduis que les bénéfices secondaires qu'on tire de cette situation nous conviennent plutôt bien. J'interprète que ça n'est pas très très facile de laisser grandir un enfant, que savoir parfois c'est trahir. Et c'est éreintant à chaque séance d'avoir l'impression de tout recommencer, de devoir initier cette relation thérapeutique que beaucoup refusent. Ce soir je suis rentrée et c'était trop, ce soir je suis rentrée et je m'étais dit que je ne pleurerai pas, pas devant lui, pas encore. Mais ce soir je suis rentrée et je les ai senties couler.
Aujourd'hui j'ai entendu la sirène, celle des premiers mercredis du mois. J'étais à un bureau, je racontais dans un dossier ce patient qui a consenti à moi pour la première fois depuis septembre. Fin de séance, une main qui m'aggripe, et ce regard que j'ai pu croiser pour la première fois. Un petit cadeau qui en promet d'autres. Ce bruit pas très agréable, ce long bruit, il me catapulte toujours devant le collège, à 14 ans, quand on traînait devant pour retarder le moment où l'on prendrait le bus et l'où on redeviendrait des ados seuls, ces homards sans carapace. Un peu après, changement de lieu, je faisais réchauffer ses spaghettis dans mon assiette à fleurs, besoin d'un peu de chez moi dans ce bureau étranger. C'était bon, même s'il avait oublié les carottes. Pourtant t'as vu j'en avais acheté exprès.
Qu'est-ce que c'est que ce chemin de croix, cette vocation qui fait s'inquiéter pour les autres? Je me demande si c'est viable à long terme. Les noms qui quand on les voit s'afficher sur son téléphone font se serrer le coeur, les ombres collées à mes basques. Les petites peaux des ongles qu'on ne peut s'empêcher de tripoter, parce qu'au fond ça fait sentir vivante.
Mille autres choses, mille autres instants et des très doux même, et je pense encore à cette article. Il n'est pas léger, les mots y sont empêtrés et je ne serai pas satisfaite en le publiant. Je le relirai, et j'y trouverai certainement des fautes. Je mens, en fait, parce que je ne me relis pas, en fait. Je dépose et je fuis. Cette fois je suis en pyjama, du vichy et du plumetis, parce qu'il faut bien, et parce que j'aime bien. Dans un lit qui n'est pas le mien, mais dans lequel je commence à avoir souvent dormi. J'y repense, évidemment, mais moins souvent que toi. Un peu avant, au téléphone. Mon père me dit ce que je ne m'autorise jamais à penser. Que ma mère lui manque, de façon tellement aiguë parfois. Qu'elle et lui ils étaient comme des chatons. Tellement paumés mais tellement deux.
Demain, encore. Le réveil jamais à la même heure, même s'il s'agit de 5 minutes, parce que les habitudes, la routine, sont trop froides pour que je les vive. Demain du velours myrtille, le cahier à fleurs, encore, plein de promesses, sera au fond du sac. J'écris et je m'espère pythie. Puis même si ça n'arrive jamais, ça aura été pensé et c'est en soi un cadeau. Demain si je pouvais choisir il y aurait une grande promenade en bottes en caoutchouc. Je les chausserai peut-être, mais ce sera pour aller voir L'enfant sauvage qui passe au ciné-club. Demain si tout va bien il y aura des biscuits aux figues, et il faudra les tremper dans plusieurs thés, parce que les études comparatives c'est une passion commune. Parlementer, toujours. Palabrer, un peu, mais parfois je me demande si ça n'est pas seulement pour entendre, encore, le son de sa voix.


Commentaires
S'inquiéter pour les autres, c'est aussi une façon de faire ce que l'on n'a pas vécu. Est-ce qu'on s'inquiète pour toi ? Est-ce qu'on s'est inquiété pour toi ? (Chose étrange que cette salle d'attente avec d'autres patients, surtout chez un psy ... ici je ne croise personne, c'est fait exprès et heureusement !)

bonne fin de semaine!